Pour une simple ampoule

Je répétais à qui voulait l’entendre avant le départ que faire
l’ascension de l’Everest était une somme de détails qui, mis bout à
bout, permettaient d’envisager cette ascension et de revenir indemne.
Dans mon cas précis, le petit détail que j’avais négligé se résumait à
mes fameuses claquettes qui, depuis Katmandou, provoquaient un petit
point de frottement, pas bien méchant, qu’un pansement
dissimulait. Mais c’était oublier l’altitude et sa loi.
D'abord, il a fallu que je me démène pour mon porteur qui
souffrait du mal des montagnes – depuis le début,
je disais que nous montions trop vite. Et ça n’a pas loupé: le porteur
raide toute une nuit… J’ai dû le bourrer de diamox (médicament contre
le mal des montagnes) et le faire redescendre dès le lendemain
matin. Ses jours ne sont plus en danger, il doit boire du Rasky à
Katmandou à l’heure qu’il est. Le mal des montagnes n’a pas épargné
non plus le plus résistant des cuisiniers, Hem, mon cook: il est resté
malade deux jours en arrivant au camp de base. Joli doublé.
Moi qui ne souffre pas du mal des montagnes qu’allait-il pouvoir
m’arriver ? Moi, le leader de cette invraisemblable expédition. Et
bien je l’appris en soulevant délicatement ce petit pansement que
j’avais si habilement glissé entre ma malléole et ma claquette
droite. Horreur ! Et soudain, le vertige ! Deux moi d’expéditions,
tant d’argent et d’espoir qui s’écoulent de la plaie béante laissée
par une infection purulente. Beurk ! Comment ai-je pu être si léger, si
distrait par une petite ampoule de rien de tout. Comment moi qui
cours tous les jours depuis 18 ans ai-je bien pu me faire avoir par une
stupide ampoule de m…
Ni une, ni deux en arrivant au camp de base de l’Everest claudiquant
toujours en claquettes (of course), je me précipite sur la jolie
doctoresse italienne de l’expédition « High Care 2008 ».
Et là nouveau drame… Point de doctoresse, juste Gianfranco Parati, le
médecin chef de l'expé, qui, de son mètre 90, me demande de me
rhabiller. J’avais déjà enlevé ma chemise, au cas où…
(Photo: le camp de base)Après examen, l’ordre de redescendre à 4000m d’altitude tombe comme
un couperet. Une guérison à 5400m est illusoire et je ne peux pas me
passer de mon pied droit pour l’ascension, ou bien je le laisse en
offrande à Sagarmatha (Déesse mère des neiges en népalais, Everest
pour les Occidentaux).
C’est donc avec le cœur gros et le pied bot que je dus me résoudre à
redescendre au dispensaire de Phériché à 4400m d’altitude. Une énorme
journée de marche en vue, seul avec mon porteur et mes ampoules. Quand
je compare nos sacs, qui porte le plus lourd ? Je devrai lui en laisser porter un peu plus, mais je n’ai décidément pas assez l’esprit colonial, c’est dommage.
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